« La fin des terres » de Loïc Darses (Canada)

La fin des terres, de Loïc Darses est au programme du Festival de cinéma documentaire engagé de l’Institut des Amériques! Il sera projeté le 8 octobre 2019 à 20h30 au cinéma le Studio à Aubervilliers. La projection sera suivie d’un débat avec Serge Jaumain, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Libre de Bruxelles et co-directeur d’AmericaS, le centre interdisciplinaire d’étude des Amériques.

Article préparé par Johanna Carvajal González et Caio Narezzi, à partir d’un entretien avec Loïc Darses réalisé le 8 août 2019.

Photogramme de « La fin des Terres » (Loïc Darses, 2019)

Une caméra silencieuse. Les voix off de jeunes québécois, dont les visages et les corps n’apparaissent jamais à l’écran, remplissent les espaces construits par des images monumentales du pays, de leurs peurs et de leurs attentes. Voilà un aperçu du film singulier La fin de terres (2019) réalisé par le jeune réalisateur canadien Loïc Darses, un documentaire, qu’il définit comme « traversé par des idées qui sont avancées à demi-mots dans l’inquiétude, dans l’incertitude, dans le paradoxe ».

Loïc Darses approfondit les questions les plus fréquentes de sa génération, inquiète du présent qu’elle doit assumer sans être convaincue de s’y investir. Le réalisateur emploie une forme cinématographique à la fois très fine et complexe, un choix documentaire où les images sont en décalage avec le son,  la relation entre image et son étant bien éloignée d’un lien descriptif réciproque. Les voix des jeunes gens nous guident à travers un discours pluriel pendant que l’image, de son côté,  nous immerge dans des paysages naturels et des lieux de pouvoir du Québec, avec comme idée, selon le réalisateur « […] d’orchestrer justement ce vide-là pour qu’on ressorte avec une émotion, avec une vision du Québec et qu’on trouve ça beau que le rapport humain et le côté humain du film vienne par le son […] ».

Le film est construit sans aucune image d’archive. C’est un point intéressant à souligner, car l’équipe du film a été confrontée à la contrainte de ne filmer que des « espaces réels ». Pour ce faire, un objectif grand-angle a été utilisé afin de donner l’impression la plus proche de la vision humaine, « […] un élément de mise en scène, littéralement, parce que c’est un choix d’abord de filmer ces lieux vides […] le sujet c’est l’absence, l’absence des personnes, l’absence de projets, l’absence d’idées et c’était un défi pour nous de filmer l’absence sans filmer le vide […] ».

L’image, par ailleurs, construit également son propre discours, celui de sa destruction numérique. Si l’on pense qu’aujourd’hui nous vivons dans une hiérarchie d’images fondées non plus sur leur acuité, mais surtout sur leur résolution[1], l’utilisation dans le film du procédé appelé datamoshing[2] a pour effet de : […] détruire ces images, détruire ce lien avec le réel, avec le territoire, avec les espaces qui sont commun, en tout cas avec une manière assez subversive d’exprimer cette déconnexion […] entre justement leur identité personnelle [de la génération en question] et une identité qui serait plus collective et cette espèce de désert numérique qui en résulte avec ces images-là, qui se déstructurent, qui se défont, parlant beaucoup du monde dans lequel on vit, dans la difficulté de représenter des espaces communs, des projet communs […].

Film cathartique pour le public québécois, La fin de terres évoque avec honnêteté les questions que soulèvent la politique du Québec, la relation du territoire avec les populations autochtones et l’avenir du pays. Ces sujets trouvent une forme d’écho universel car ils évoquent les questions de l’immigration, de l’environnement, du capitalisme, ces concepts qui changent et qui font toujours l’inquiétude de la jeunesse autour des questions existentielles « qui sommes nous ? », « où allons nous ? ».


[1] Hito, Steyerl, « In defense of the Poor Image », E-flux journal #10, Novembre 2009.

[2] Selon l’auteur Michael Betancourt, le datamoshing « implique la suppression des données des vidéos numériques au format MPEG-1, ce qui entraîne des couleurs et des résidus caractéristiques de l’image à l’écran. Aussi connu sous le nom de frame compression, c’est la façon dont la vidéo numérique encodée au format MPEG comprime les données vidéo impliquant la modification sélective de ces informations », Michael Betancourt, « Glitched Media as Found/Transformed Footage: Post-digitality in Takeshi Murata’s Monster Movie », Found Footage Magazine, Issue 3, Mars 2017, texte traduit de l’anglais par Caio Narezzi.

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